François MOUTOU, épidémiologiste - mammalogiste
16/12/2005
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Texte préparé pour le congrès de Farre (Forum pour une agriculture raisonnée respecteuse de l'environnement) tenu en janvier 2006 à Paris et dont le thème était la biodiversité et agriculture.
La biodiversité peut être définie simplement en disant qu’il s’agit de l’ensemble des êtres vivants présents à un moment donné sur terre. Au cours des temps géologiques, les peuplements de la Terre ont changé, avec l’époque des dinosaures à l’ère secondaire et l’explosion des mammifères à l’ère tertiaire par exemple. On sait aussi que des catastrophes ont conduit plusieurs fois cette biodiversité au bord de l’extinction. On en compte cinq majeures. C’est arrivé à l’ère primaire mais la plus connue est celle liée au changement secondaire – tertiaire avec la fin des dinosaures.
L’unité habituelle pour mesurer cette diversité est l’espèce, à définir rapidement, mais ce n’est pas la seule. Actuellement les scientifiques ont recensé environ 1,5 million d’espèces vivantes, micro-organismes, plantes, champignons et animaux confondus. On pourrait appeler cette biodiversité la biodiversité apparente. En effet, de récents recensements effectués dans les dernières zones forestières tropicales ont montré que le chiffre réel, la biodiversité absolue, est probablement de l’ordre de quelques dizaines de millions d’espèces : 10, 30, 50, 100 ? Il faut donc retenir que d’un côté l’évolution des connaissances peut faire croître le chiffre de la biodiversité apparente alors que tous les indicateurs laissent malheureusement supposer que la biodiversité absolue décroît fortement.
Les deux autres niveaux de mesure possibles de la biodiversité encadrent le niveau spécifique. Les écosystèmes qui rassemblent en un lieu donné un certain nombre d’espèces et leurs règles de fonctionnement représentent le niveau de complexité supérieur.
Inversement, au sein même d’une espèce, la diversité génétique illustre le niveau de complexité au dessous. En effet, aucun individu d’une espèce donnée ne possède l’ensemble de la variabilité propre à cette espèce.
Depuis la révolution du néolithique, une nouvelle biodiversité est venue s’ajouter à la première que l’on pourrait alors qualifier de naturelle ou de « sauvage ». La nouvelle ou biodiversité « domestique » résulte de la domestication par l’homme de quelques espèces végétales et animales. Ces espèces sont peu nombreuses en nombre par rapport à l’ensemble des possibles, mais depuis environ 10.000 ans, le foisonnement de races, de cultivars, de variétés pour chacune d’entre elles est devenu impressionnant. Il ne faut cependant pas confondre cette diversité avec la diversité spécifique. Par exemple, toutes les races de bovins, à bosse ou sans bosse, à cornes ou sans corne, laitières ou allaitantes, sont toutes de la même espèce, le « bœuf » domestique, appelé par convention Bos taurus mais descendant de l’aurochs (Bos primigenius) dont le dernier représentant connu disparut au XVIIième siècle en Pologne. Il ne faut donc pas confondre les bovins, toutes les races domestiques, avec les bovidés, l’ensemble des espèces de cette famille zoologique (buffles, antilopes, chamois, bouquetins, mouflons…). On voit aussi les difficultés actuelles pour retrouver l’ancêtre sauvage des céréales.
La domestication n’est pas une forme de conservation des espèces car de nombreux « ancêtres » et non des moindres ont déjà disparu (aurochs, chevaux, ânes, dromadaires) ou sont au bord de l’extinction (buffle, yack, chameau,…) pour ne prendre que des exemples chez les mammifères. Il faut ajouter que si chaque espèce sauvage possédait le potentiel génétique qui a permis de donner naissance à toutes les races et variétés actuelles (je ne parle pas des hybridations volontaires), il semble très aléatoire d’imaginer que des espèces ancêtres sauvages perdues pourraient être reconstituées à partir de quelques unes des races ou variétés qui justement en descendent.
Sans développer les processus de la domestication, il faut donc comprendre que le monde agricole français est face à deux types de biodiversité :
- celle correspondant à l’agriculture, souvent issue d’espèces exotiques (maïs, riz, blé,… tous les animaux d’élevage) même si les introductions sont anciennes et se comptent en millénaires,
- celle correspondant à la faune et à la flore locales, sauvages, indigènes, présente sur l’exploitation.
Les mesures à prendre face à l’une ou l’autre ne sont pas nécessairement les mêmes et les enjeux sont souvent différents.
Il est aussi facile de comprendre que les enjeux seront bien différents face à des plantes, des invertébrés, des oiseaux migrateurs ou de grands mammifères. Les questions d’échelles temporelles et spatiales se posent rapidement. Dans un pays agricole comme la France, au delà des classifications botaniques et zoologiques on parle toujours largement des mauvaises herbes et des sales bêtes, des pestes et des déprédateurs. Le quotidien et les pratiques courantes vont souvent dans le même sens. Une expression récemment entendue comme « tenir une jachère propre » en dit quand même assez long sur l’image de la nature en France. Certains rayons de grandes surfaces dédiées à la nature, au jardinage et qui alignent des linéaires de produits dont les noms se terminent tous en « –icide » laissent un peu perplexe. Ceci veut dire aussi que les consommateurs ne peuvent quand même pas reprocher au monde agricole des pratiques encore moins justifiées sur une plate-bande voire sur un balcon que dans une plaine céréalière sans une bonne dose de paradoxe. Tout cela est « biodiversiticide ».
Quelques exemples peuvent expliquer ces quelques notions mais, en France et sans doute ailleurs, il faut afficher « officiellement » la biodiversité que l’on souhaite réellement conserver et adopter les moyens en conséquence. La question n’est pas de discourir sur une stratégie nationale pour la biodiversité mais de décider ensemble si on garde ou non, le grand hamster (Cricetus cricetus) en Alsace, le vison européen (Mustela lutreola) en Aquitaine, l’ours brun (Ursus arctos) dans les Pyrénées - et tous les autres - et ensuite de s’y tenir. On sait techniquement comment faire et pour les conserver et pour les éliminer.
On le dit, on le fait et on l’assume. |